mercredi 2 avril 2008

la vie, question de choix!

Par une belle journée d'automne, Marc avait enfourché son vélo.
Il trouvait vivifiant pour lui de faire son tour sur la rive droite de la Meuse entre la rue Nicolas Jadot à Ahin et les îles des béguines et des chanoines à Gives.
En fait, c'était un circuit d'environ six kilomètres et à la fin du parcours si la fatigue se faisait sentir, il avait même le loisir de reprendre le bus vers Huy aux heures quatre.
Comme à l'accoutumée, il se sentait en symbiose avec cette nature pleine de diversité et il pensait être seul à en jouir.
Rares en effet étaient les passionnés de son espèce à pratiquer ce genre de promenade et ses rencontres se limitaient souvent à de grands cormorans, seigneurs noirs des cieux qui nichaient dans les îlots tout proches.
Parfois il ressentait le besoin de se hausser en jouant les danseuses, debout, les pieds ancrés dans les pédales de son engin à deux roues.
De cette façon il se donnait meilleure contenance face à la splendeur de cette nature sauvage qui s'offrait à son regard éternellement ébloui.
Derrière ses petites lunettes rondes à la monture d'argent, ses yeux pétillaient de plaisir tant il s'émerveillait facilement aux charmes des couleurs et des formes qu'il découvrait tout au long de son chemin. Et sous sa moustache gris sel qui cachait mal ses septante et un ans, apparaissait un délicieux sourire.
Dès que les gelées au sol déposaient leur nappe blanche sur les pelouses des jardins citadins, son épouse ouvrait la porte du placard d'hiver. Elle en sortait un pantalon de velours kaki, un pull en cachemire beige et une veste en tweed marron sans oublier la casquette assortie à la veste.
Ce goût des belles matières lui venait de la boutique de son père, drapier et de l'atelier de sa mère, couturière de talent. Dès son plus jeune âge, Jacqueline avait baigné dans les étoffes de qualité et elle portait une grande attention à la tenue vestimentaire correcte pour toute sa tribu.
Marc, affublé de la sorte faisait très "gentleman" .
Sous cet accoutrement il n'avait certes pas l'allure d'un cycliste ardennais "classique" mais il se sentait à l'aise dans ses habits, d'un style quelque peu désuet, il en convenait.
Il avait aussi pris soin de resserrer les bas de pantalon avec des pinces pour ne pas les accrocher dans le pédalier.
Sur le porte-bagages de sa bécane, une sacoche en plastique orange fluo, bordée de larges bandes noires se voyait de loin.
Elle contenait une gourde entourée de papier alu qui gardait l'eau fraîche, une gaufre liégeoise, un bloc de papier Canson et des pastels.
Quand le soleil envoyait ses rayons au travers des feuilles rouge de l'automne, Marc ne résistait pas à en croquer toute la beauté.
Il avait un don particulier pour le dessin, sans doute transmis par son grand-père qui avait pris un malin plaisir à caricaturer les gens de son village. Marc l'avait beaucoup observé et finalement, sous son impulsion, s'était engagé dans cette voie créative.
Il était très précis et fin dans les traits esquissés avec légèreté.
Durant sa carrière de professeur, il avait essayé de transmettre son savoir à de jeunes étudiants du secondaire qui n'étaient pas tous remarquables, loin s'en faut.
Il avait eu des relations agréables avec ses élèves car il n'avait pas été trop draconien dans ses jugements mais avait surtout visé, par des remarques pertinentes, à leur faire prendre conscience des défauts marquants de leurs travaux.
Petit à petit les étudiants eux-mêmes s'étaient rendu compte de leurs imperfections et s'étaient appliqués à mieux faire, ce qui avait réjoui leur professeur!
Ses collègues l'appréciaient pour son ton cordial et bon enfant et ils étaient toujours ravis de partager d'excellents repas chez un aussi bon chef coq!
Marc adorait recevoir et méticuleusement il suivait la recette de cuisine en mélangeant les ingrédients comme s'il malaxait les différentes couleur de sa palette
C'était de bons moments de copinage, de discussions futiles autour d'une table joliment dressée par son épouse.
Ainsi il était arrivé à la retraite sans s'en apercevoir et avait empilé ses tableaux au fond de la petite mansarde bien rangée attenante à leur chambre à coucher.
De temps à autre, Jacqueline décrochait une de ses toiles pour la remplacer par une autre.
Leur décor changeait de forme et de couleur et elle s'en réjouissait toujours en le taquinant gentiment.
Marc avait regretté son manque de notoriété. Les expositions dans les galeries ne lui avaient pas rapporté grand-chose et il s'y était résigné.
Au cours de sa promenade, souvent, il revivait les années écoulées de sa vie.
Il avait tardé à se marier, absorbé dans ses travaux de décors de théâtre qu'il peignait, le cœur joyeux d'être entouré de comédiens et chanteurs .
Il adorait l'ambiance des plateaux où ses amis évoluaient dans leur rôle.
Ils les enviait de pouvoir se mettre dans la peau de leur personnage et de s'inventer une belle aventure. Eux avaient plusieurs vies…mais tel n'avait pas été son destin.
Lors du décès de son père, il avait rencontré Jacqueline à l'étude de Maître Van Leeuw.
Elle l'avait épaulé et avait pris en main les paperasseries de la succession voyant que Marc n'avait pas l'esprit pratique pour le faire.
Ils avaient sympathisé et tout naturellement s'étaient retrouvés à la mairie pour concrétiser leur union.
Ils se complétaient tellement bien, elle la secrétaire parfaite et lui l'artiste bohème qui se laissait guider au fil des jours par une épouse ordonnée, consciencieuse qui dirigeait la maison pendant qu'il s'isolait pour gribouiller ses toiles.
Et Eric était né apportant du bonheur et de la vie dans leur couple.
Très tôt Eric avait partagé la passion de son père pour le dessin et comme, en plus, il avait hérité de l'esprit logique de sa mère, il était devenu architecte. Une belle situation dont ses parents étaient fiers.
Eric avait maintenant deux enfants Marie douze ans et Julien neuf ans et sa charmante épouse Martine était responsable des achats dans un supermarché à Liège.
Ils vivaient leur vie bien occupés par leur travail, les voyages d'affaire, les loisirs et leurs visites se faisaient rares et brèves mais c'était toujours bon les retrouvailles…
Une bernache tira Marc de sa rêverie, il descendit de son vélo, le posa contre un arbre, alla ouvrir sa sacoche et en sortit le bloc à dessin et les pastels.
Il grimpa sur le petit talus, s'assit à même le sol, s'éveilla à ce qui l'entourait et commença à peindre.

Brusquement un chaton noir surgit de l'arbre et plaf, un saut sur la peinture pour disparaître aussitôt.
Seules les traces des pattes témoignent de son passage.
Marc a été surpris par cette fusée poilue et son pastel en reste figé dans les airs.
C'en est assez pour aujourd'hui. Une feuille gâchée, on rentre…
Ses gambettes sont plus alertes qu'à l'ordinaire et par chance il peut attraper le bus.
Il gare son vélo sur la plate-forme et va s'asseoir tout essoufflé.
Des palpitations lui reviennent, oh non pas çelà…surtout pas s'énerver…tenir jusqu'à la maison …descendre du bus, reprendre le vélo et…trébucher pour se retrouver inanimé sur le trottoir.
Un attroupement, on appelle l'ambulance…il est emmené à l'hôpital.
La téléphoniste prévient Jacqueline du malaise de son époux.
Un pontage cardiaque est nécessaire mais il n'est pas en danger.
Après un comas prolongé, il s'ouvre à la vie entouré de tuyaux, de blouses blanches qui l'encerclent, l'auscultent, lui sourient…
-Bonjour monsieur Rorive. Tout va bien maintenant, on va vous conduire à votre chambre.
-Où suis-je?
-Vous êtes au centre hospitalier de Huy.
-Que m'est-il arrivé?
-Vous avez fait un malaise cardiaque mais à présent vous êtes en voie de guérison. Rassurez-vous.
-Et Jacqueline?
-Votre épouse a été prévenue, elle vient vous voir cet après-midi. Bonjour monsieur Alescu, je vous amène monsieur Rorive, il se réveille à peine. Patience.
Et Marc se retrouve alité près d'un voisin de chambre à la jambe plâtrée.
Petit à petit, il émerge de son nuage ouaté pour se trouver face à la réalité de son état.
Son voisin le regarde…Un sourire compatissant illumine son visage et ses lèvres lui souhaitent un
-Bonjour, je m'appelle Popovici.
-Bonjour, moi c'est Marc.
Les deux prénoms flottent dans les airs à la recherche d'un signe pour s'associer à d'autres mots, d'autres phrases.
Mais le silence reprend ses droits, les esprits poursuivent leurs rêves.
Les heures passent, de petites et grandes douleurs pointent et inquiètent mais les baxters rassurent.
De l'autre côté de la porte, l'agitation grandit, le monde des bien-portants s'est mis en marche.
C'est l'heure des visites.
Jacqueline entre dans la chambre, Marc se sent ému de la revoir souriante sous sa mine sérieuse,
égale à elle-même.
Elle lui tient la main et tisse la tendresse au long de ses doigts. Peu de choses à dire, un regard partagé et l'amour est au rendez-vous.
Popovici se fait discret.
Tout à coup, un bruit de claquettes…des pas s'approchent, la porte s'ouvre.
Apparaît une diva à la chevelure brune ondulante.
-Bonjour, je suis Ionela, l'épouse de Popovici. Bonjour chérivici.
-Bonjour, Madame.
-Comment vont les non-marchants, s'esclaffe-t-elle?
Un ange passe…Popovici grimace.
-Allons, un peu d'humour…j'ai apporté un "kozonac cu nuca", une brioche aux noix nappée de miel.
Je ne vous parle pas des calories, elle remplissent les baxters des patients…gare au diabète…un rire sonore accompagne les claquettes.
Il faut la supporter cette Ionela …son pauvre mari Popovici a dû se casser la jambe pour avoir la paix, en dehors des visites bien sûr…
Eh oui on va la grignoter cette sucrerie…comment faire autrement?
Rester zen!Faire semblant de somnoler…les infirmières font irruption. Les deux femmes s'éclipsent, le temps de réapparaître dans la chambre, unies par leurs confidences, leurs soucis partagés.
-Que vous est-il arrivé, Marc, vous permettez que je vous appelle Marc?
-Si vous voulez.
-Alors, raconte.
-Que raconter? Un chat a sauté sur ma toile et je me suis énervé.
-Un chat, j'adore les chats.
-Pas moi.
-Allons Marc, avant cette histoire, les chats des copains te squattaient les genoux et tu ne te privais pas de les caresser.
-Ca peut changer, non? dit Marc irrité.
-Donc, ce chat a sauté sur ta toile.
-Oui j'étais entrain de peindre…
-Oh, comme j'aimerais avoir un tableau de mon chat Agourchka
-Je n'ai jamais peint de chat
-Magnifique tu es tout neuf, tes yeux vont s'émerveiller!
-J'ai besoin de me reposer
-Ce n'est quand même pas fatigant de s'asseoir devant un chevalet, je ne te demande pas de laver les vitres en plein soleil
-La paix, je viens d'être opéré
-Demain je t'apporte une photo, tu sais il a gagné le concours de Hannut, c'est un superbe angora turc, pas n'importe qui! Jacqueline, Marc va peindre …
- Silence, hurle Marc, ulcéré.
-Marc calme-toi, dit Jacqueline, Ionela n'a même pas achevé sa phrase
-Non je l'achève: je ne peindrai pas son chat, mais qu'est ce qu'ils ont ces chats à me poursuivre?

Par chance, les heures de visite se terminaient. Jacqueline et Ionéla sortirent ensemble.
Marc se sentait nerveux après tout le brouhaha qu'il avait dû subir et Popovici excusa l'exubérance et la spontanéité cavalière de son épouse.
Le lendemain, la têtue Ionéla amena la photo d'Agourchka.
Effectivement c'était un chat à la fourrure somptueuse et son image dégageait une noblesse féline hors du commun.
C'était à coup sûr une expérience attirante d'en réaliser le portrait. Cette idée avait à peine effleuré le cerveau de Marc.
Ionéla lui proposa de garder la photo en attendant l'inspiration de génie.
Jacqueline acquiesça à la place de Marc, résigné, mais surtout ravi de voir partir Ionéla poussant son mari en chaise roulante.
Ainsi s'en allaient-ils, lui, si peu bavard et elle, ce moulin à paroles. Les contraires qui s'attirent, sans doute.
Marc retrouva, pour un instant, l'intimité avec Jacqueline et le calme et la douceur reprirent leurs droits.
Son séjour à l'hôpital ne serait plus long et il pourrait enfin retrouver sa maison, son confort.
Les fêtes de fin d'année approchaient.
C'était une période qui le rendait morose…le bilan de l'année écoulée lui montrait ses manques, ses hésitations, ses défaillances.
Les jours qui suivirent furent entrecoupés de visites.
Son fils lui promettait de cuisiner la dinde pour Noël et Martine de fabriquer la bûche.
La famille serait au grand complet.
Ses amis eux aussi l'invitaient à fêter le nouvel an pour célébrer sa renaissance.
Tout était programmé pour un retour festif.
Et le jour du départ arriva, sans avoir connu d'autre compagnon de chambrée.
Une chance en somme, de quoi mieux digérer l'incursion de cette fameuse Ionéla!
Il retrouva son nid avec bonheur et fut tout content de se lover dans son relax.
Jacqueline avait poussé la sollicitude jusqu'à garnir le sapin de Noël avant son retour.
Il s'était paré d'une guirlande lumineuse aux"loupiotes"scintillantes, en harmonie avec les boules bordeaux, les pendentifs de cristal et les nœuds d'organdi.
Sobre, de bon goût, une décoration épurée.
Marc se complaisait dans ce bien-être.
Le jour de Noël c'était le grande fête, le temps des retrouvailles et des cadeaux.
Marie était ravie de son bracelet de fleurs, Julien avait le premier PC de ses rêves, Martine, une parure d'argent, Jacqueline, un pull en cachemire, et les hommes?
Eric"désemballa"une bande dessinée de Kroll et se plongea dans les croquis humoristiques.
Restait Marc, occupé à défaire un ruban récalcitrant.
Jacqueline lui apporta une paire de ciseaux pour couper ces liens et le livre de Léonor Fini glissa dans les mains de Marc.
Il ne put cacher sa surprise de recevoir cet ouvrage. C'était un condensé merveilleusement illustré de l'œuvre de cette peintre mystérieuse, troublante, surréaliste.
Il l'avait parfois louangée auprès de ses amis et il lui reconnaissait un grand talent.
En le feuilletant avec curiosité, il tomba inévitablement sur ses peintures de chats.
Etait-ce une coïncidence? Etait-ce un clin d'œil de Jacqueline, un coup du sort pour exorciser les chats?
Il restait dubitatif mais la joie était à l'ordre du jour…

Les adultes reprirent le chemin du travail et les enfants, les pistes de ski…

Marc se retrouvait seul, face à son spleen, ses doutes et son manque de punch.
C'était confortable d'accuser son malaise cardiaque mais au fond de lui-même il savait que la cause en était tout autre.
Il feuilletait distraitement le journal régional quand une annonce lui sauta aux yeux: exposition féline à Namur.
Décidément, la vie n'arrêtait pas de lui envoyer des chats en travers de sa route, fallait-il continuer à s'y opposer?
Un déclic; il irait voir ces bêtes de scène.
Déterminé, il se pencha sur les dessins de Léonor Fini pour en étudier les esquisses. Il s'exerça à dessiner les contours de ces reines de beauté et se surprit à peaufiner les traits, à rechercher les couleurs, à mécher la fourrure..
Le résultat l'excitait, l'enivrait, il en oubliait les heures passées devant le chevalet.
Jacqueline fut ravie de le suivre à cette exposition.
Marc était attiré par les chats dont le pelage était bien fourni.
Leurs pas les amenèrent près des cages où l'on jugeait les "angora turc".
Marc aperçut Popovici qui se tortillait pour attirer l'attention de son chat, mais oui, présenté par Ionéla.
La juge détallait la bête dans les moindres replis, palpait la fourrure, observait les yeux, la dentition, la couleur du pelage et Agourchka semblait la séduire.
Marc souriait, discrètement observé par Jacqueline, médusée.

Contre toute attente, Marc se montra jovial, extraverti envers Ionéla et Popovici et il les félicita chaleureusement pour le brillant succès d'Agourkha.
L'orgueil se lisait sur leur visage rayonnant.
Ionéla proposa de guider Marc et Jacqueline vers les stands d'exposition pendant que Popovici se reposerait près de la cage du chat.
On se serait cru dans les souks face à tous ces articles attrayants!
Celà allait du tee-shirt imprimé d'une sérigraphie de l'animal, jusqu'à l'assiette en porcelaine en passant par les bijoux, laisses, colliers, shampooings, parfums sans oublier les petits plats succulents, produits de luxe pour bêtes capricieuses…
Les participants cherchaient l'objet miracle pour embellir leur bestiole et fourbir leurs armes pour la prochaine expo.
Les allées regorgeaient de visiteurs curieux…un rassemblement de spectateurs près d'un stand…
Il ne fallait pas le manquer…un peintre brossait un félin dignement assis sur un trône doré!
Marc écarquilla les yeux et fit la moue, ce qui n'échappa pas à Ionéla.
Aussitôt elle lui refit la proposition de peindre son chat et Marc acquiesça chaleureusement à la demande.
Malgré son étonnement, Jacqueline voulut esquisser un sourire mais c'est plutôt une sorte de rictus qui défigura l'ovale de son visage.Elle ressentait du dépit de voir Marc conquis par les desseins de sa nouvelle amie. Etait-ce la jalousie qui s'enracinait et tramait des pensées tortueuses?
Ils achevaient de faire le tour des commerces. Ils s'en retournèrent près de Popovici pour trinquer amicalement et prendre rendez-vous pour les séances de peinture.
Ainsi Marc se rendit chez ses nouveaux amis plusieurs après-midi par semaine et il se trouva vite embarqué dans une passion qui lui prit tout son temps.
L'aide qu'il apportait précédemment dans les travaux ménagers; le jardinage et petits bricolages pour l'entretien de la maison s'amenuisa de jour en jour.
Jacqueline , marrie, lui en fit des reproches.
Il lui rappela son attitude à l'hôpital , son parti pris pour Ionéla et le beau cadeau de Noël qu'elle lui avait offert…C'était bien elle qui l'avait poussé à se remettre à la tâche.
Il n'était pas question qu'il arrête, maintenant.
D'ailleurs, il avait loué un stand dans un hall d'expo et il comptait bien accompagner Ionéla dans ses nouvelle pérégrinations. Le cherivici ne pourrait les suivre, ça fatiguait trop sa jambe.
Et elle, Jacqueline, l'invitait-il à les suivre?
Elle en resta interdite…
Les absences de Marc s'enchaînaient, le succès lui montait à la tête, rien ne venait à bout de son acharnement au travail, même pas la visite de ses petits-enfants.
Il n'avait plus le temps, il n'était plus libre… subitement il quittait l'assemblée , une flamme au fond des yeux…il allait retrouver ses muses à quatre pattes qui lui faisaient les yeux doux.
Ionéla ,aussi, le conduisait avec de plus en plus d'enthousiasme vers leurs "lieux lumineux" exposés aux regards de convoitise des gens.
Marc était devenu le peintre de leurs stars et Ionéla prenait les commandes!
Jacqueline se sentait détrônée, son travail l'épuisait de plus en plus et elle commençait à déprimer.
Elle en fit part à Eric qui lui suggéra de prendre sa retraite et retrouver ainsi du temps pour reconquérir son mari. Renoncer à son boulot était une solution dégradante pour elle, qui avait eu l'habitude de mener la barque.
Elle devait trouver un subterfuge pour le ramener vers elle et sa famille.
Elle proposa à Eric d'ouvrir une galerie d'art. Ce serait une vitrine pour ses travaux d'architecte et les peintures exposées serviraient à la décoration intérieure des habitations.
C'était effectivement une idée à creuser, mais chut, il fallait surprendre tout le monde.
Quant à Popovici, marchant de moins en moins, il s'étiolait, parlant à son chat, lui si peu loquace…
Il pensait rentrer en Roumanie, il devrait en faire part à Ionéla.
Il souhaitait revoir sa campagne , en respirer l'odeur, en goûter la saveur et en retrouver le calme.
Là, il pourrait reprendre son métier d'ébéniste à l'abri de l'agitation des villes où le temps presté était compté en secondes et où seule la productivité avait de l'importance, l'apport artistique étant secondaire. Et Aghourkha , aussi, apprécierait de courir dans les champs à la recherche d'un mulot plutôt que de rester confinée dans une cage,une gamelle de croquettes à sa disposition.

Eric s'enquit de trouver un endroit pour y exposer ses projets d'architecture et Jacqueline eut à cœur d'y présenter les œuvres de son époux.
Il fallait juste en revoir l'encadrement et ayant ouï dire que Popovici était maître en la matière, elle le mit dans la confidence et eut recours à ses services
Il ne se fit pas prier. Ragaillardi par cette besogne, il sortait enfin de sa torpeur.
Pendant que Marc s'isolait dans ses commandes de peintures, Ionéla était devenue spécialiste dans l'assemblage des stands d'expo, ce qui l'occupait pleinement.
Jacqueline, elle, se libéra momentannément de son secrétariat chez le notaire, pour se consacrer à la préparation du vernissage.
Rien n'était laissé au hasard, les cartons d'invitation à envoyer, la salle à décorer, l'éclairage à améliorer, un jeu de miroirs à ajouter…. De douces senteurs flotteraient dans l'air, accompagnées de musique relaxante.
Elle souhaitait, que dès l'entrée dans la galerie, le public se sentirait envoûté, fasciné par ce qu'il découvrirait.
Grâce à l'aide et aux conseils d'Eric et de Popovici, tout se mit en place comme par enchantement.
Le jour J approchait.
On prétexta une réunion de famille, un samedi soir, sans dates d'expo féline en vue, pour emmener Marc à l'inauguration.
Popovici prit l'excuse d'un resto en amoureux pour entraîner sa femme au dehors.
A dix-huit heures trente, la famille Rorive, au grand complet se trouvait face à une devanture attirante savamment éclairée.
Un détour de dernière minute dit Jacqueline et elle pria Marc de la suivre.
Il s'avança sans comprendre ce qu'il voyait, tout lui semblait incroyable, ses tableaux face à lui, dans ce cadre exceptionnel!
Sa femme et ses enfants l'observaient dans l'attende d'une parole, d'une réflexion qui restaient dans sa gorge.
il était tétanisé, bouche bée, des larmes au bord des paupières.
Jacqueline et Eric le prirent par la main et l'entraînèrent en bavardant le long des toiles et des planches d'architecture.
Leur complot fut dévoilé au grand jour et la musique de leurs mots pénétra les oreilles de Marc.
Que ressentait-il, que lui faisait-on jouer à son insu?
Il était un peu concerné, quand même!
Pas le temps de penser, ses amis roumains venaient de franchir la porte.
Ionéla, vite remise de sa surprise, applaudissait l'initiative et ne tarissait pas d'éloges sur son grand ami Marc.
Jacqueline lui fit remarquer aussi les cadres de bon goût qui entouraient les chefs d'œuvre…
mais pas l'opportunité d'en parler, les invités arrivaient.
Marc fut mis sur un piédestal, il en fut tout confus et il lui fallut un certain temps avant de répondre aux questions que ses amis et connaissances lui posaient.
Il n'arrivait pas à s'identifier au personnage qu'on lui demandait d'incarner.
La soirée fut très animée et quelques toiles furent réservées à son grand étonnement.
Quant à Eric, il reçut des félicitations pour ses idées d'aménagement d'habitat et concrétisa des contrats.
L'heure se faisait tardive et le moment était venu de regagner son "chez soi".
L'instant de se retrouver face à face…
Jacqueline se montrait joyeuse, cajoleuse mais Marc restait de glace.
Toutes ces manigances s'entrechoquaient dans sa tête, il se sentait tanguer dans un bateau,un jour de tempête, balloté au gré des fantaisies et des désirs des autres.
Manipulé, il allait sombrer, perdant le contrôle de lui-même. Il avait besoin de prendre du recul, se calmer, s'isoler…
Il décida de faire une retraite à l'abbaye de Chevetogne et d'y pratiquer l'écriture d'icône.
Il se mit humblement à la tâche et face à une planche vierge, minutieusement, il commença son épreuve.
Poser une couche de ghesso, poncer, une recouche, reponcer, obtenir de la consistance mais malgré tout avoir un support de peau de bébé tout lisse, pas un grain , toucher la perfection pour y reproduire l'image, celle du Christ qui va naître sous son pinceau.
Travailler encore, du foncé vers le clair, par superpositon de couches de couleur, qui vont se fondre les unes dans les autres comme les années se fondent les unes après les autres, laissant des traces…
Et ces fards naturels de couleur vont cacher les traits du visage, comme un maquillage dissimule la profondeur de l'être.Il faudra aller à leur recherche pour les retracer, les redéfinir .
Faire et défaire tel sera son labeur, comme tricoter sa vie et perdre des mailles, voir fondre ses acquis et puis repartir vers d'autres aventures, d'autres expériences.
Sur la planche, un sourire va apparaître, un regard va transpercer l'exécutant, le réchauffer de sa lumière, parler à son cœur et le conduire sur le juste, le vrai chemin.

Marc se laissera modeler par ces profondes découvertes, il renoncera aux futilités, aux décors de théâtre, aux spots accrocheurs et aveuglants.Il fuira les estrades où l'on s'exhibe et arrêtera, arrêtera de peindre des chats.
Sa nouvelle quête sera de retrouver ses esprits, ses ancrages, pour reposer ses bagages sur de nouveaux et solides rails d'amour, en communion avec le "Tout" .
Et les autres? Suspendus à leurs choix…